Denys Delage, historien et sociologueDenys Delage, historien et sociologueVos chiens ont plus d’esprit que les nôtres (première partie)

Denys Delâge, sociologue et historien

* Je remercie Jonathan Lainé, Jean-François Richard, Léa Zuyderhoudt, Thanis Thorne, Gilles Havard et Arnaud Balvay qui m’ont gracieusement transmis des copies d’archives, particulièrement celles, nombreuses, d’Arnaud Balvay relatives à la Louisiane. Également Mathieu d’Avignon et Chantal Mahotière qui ont procédé à la collecte des données, enfin Frédéric Laugrand, Rémi Savard, Pierre Maranda et Gilles Gagné avec lesquels j’ai eu de fructueuses discussions.

Cet article constitue une version modifiée et rallongée d’un article déjà paru et intitulé «« Vos chiens ont plus d’esprit que les nôtres»: histoire des chiens dans la rencontre des Français et des Amérindiens », Les Cahiers des dix, no 59,2005.

 

Les sociétés indigènes des Amériques, selon les régions, vivaient de chasse et de pêche, pratiquaient une agriculture intensive ou, encore, vivaient dans de grandes concentrations urbaines; cependant leurs civilisations n’avaient jamais pour fondement l’élevage. Pour tous les sédentaires, l’alimentation reposait essentiellement sur l’apport de protéines végétales issues de l’agriculture, et non sur celui des protéines animales. L’Amérique centrale et l’Amérique du Sud connaissaient le chien et deux camélidés : l’alpaga et le lama. L’Amérique du Nord n’avait pour seul animal domestique que le chien dont la domestication précède l’arrivée des premiers humains en Amérique. Le chien était donc le compagnon des premiers chasseurs qui ont traversé l’isthme de la Béringie pour se répandre ensuite dans toutes les Amériques.

Les Amérindiens ont fait de multiples expériences visant à apprivoiser de nombreux animaux, sans toutefois les domestiquer.Dans son merveilleux manuscrit malheureusement toujours inédit, Histoire naturelle des Indes occidentales, le père jésuite Louis Nicolas qui a vécu parmi les Algonquiens, des Outaouais principalement, nous informe de ces pratiques vers 1685[1]. Il en est ainsi des ratons laveurs qu’il voit suivre partout leur maître qui les avait d’abord confiés à une chienne pour les allaiter,[2] des petits castors,[3] des loutres accompagnant leur maître, mais sans toutefois avoir « tant d’esprit » que celles de Suède dressées pour rapporter du poisson[4]; enfin, des oursons que l’on adopte et auxquels on s’accroche pour monter à des arbres et qu’éventuellement, devenus adultes, on garde dans des cages ou dans des fosses. Le père Nicolas s’amusa ainsi à dresser deux oursons que ses hôtes amérindiens lui avaient offerts. Ils étaient suffisamment apprivoisés pour que des Français vivant parmi les Amérindiens leur fassent tirer des charges ou encore les promènent « par toutes les cases d’un village », habillés en gentilhomme du pays[5].

En somme, l’histoire des animaux sauvages comme domestiques reste à écrire dans le contexte de l’histoire coloniale, tant pour leur éthologie que pour leur rapport à l’homme, rapport signé culturellement et qui, comme nous tenterons de le montrer ici pour le chien, variait radicalement d’une culture à l’autre.

Aux yeux du missionnaire naturaliste Louis Nicolas il y avait, tout comme en France, « dans toutes les terres des barbares », toutes les espèces de chiens[6] caractérisées par de grandes variations de taille et de couleur, et pouvant tenir autant de «la figure du loup que du renard». Des auteurs contemporains, qui en ont fait l’histoire, proposent plus précisément, une quinzaine de races[7]. Ces chiens avaient par contre toutes les caractéristiques communes suivantes : ils hurlaient plus qu’ils ne jappaient[8], leurs oreilles étaient courtes et droites, ils étaient pourvus d’une épaisse fourrure en deux couches de poil[9].

Le père Nicolas ajoute encore une autre caractéristique, à première vue déconcertante, des chiens des Amérindiens; voyons ce qu’il écrit: « et comme leurs maîtres parlent un langage, et sont d’une humeur fort différente de celle des François, les chiens les imitent en cela; ils sont mélancoliques comme les sauvages[10]». La mélancolie appliquée aux Amérindiens ne peut s’interpréter ici sous le paradigme catholique d’une tristesse et d’un sentiment d’impuissance et de désemparement à réaliser l’idéal ascétique devant l’incapacité de résister aux attaques de Satan, puisque le père Nicolas ne partage pas sa vie avec des néophytes. Il ne peut s’agir non plus d’un vague à l’âme et d’une nostalgie devant le désenchantement du monde, puisque le monde amérindien d’alors est saturé de sens, que le doute n’y a guère place et enfin que les sociétés amérindiennes hôtes du père Nicolas vers 1685 conservent largement leur organisation et leurs systèmes de croyances traditionnelles. La mélancolie des chiens dont il s’agit ici renvoie à un trait culturel de comportement des hommes, puisqu’ils en sont les maîtres. Une maxime de Nicolas de Chamfort exprime peut-être cette réalité, si on la prend dans toute la polysémie: « Il y a une mélancolie qui tient à la grandeur de l’esprit[11]». Selon les missionnaires qui vivaient dans les sociétés amérindiennes, les rapports sociaux y étaient particulièrement doux et policés. Les hommes se devaient de contenir leurs sentiments, de prendre la parole avec dignité et de conserver en tout temps une « gravité naturelle ». C’est aussi avec stoïcisme qu’ils devaient affronter la douleur. Enfin, par le jeûne et la fumée du tabac, ils recherchaient la vision de leur esprit tutélaire personnel. À l’opposé, aux yeux des Amérindiens, les Français, pressés et affairés, « n’avaient point d’esprit » avec leurs « paroles froides » de la convoitise[12]. Les chiens des Amérindiens, à l’image de leurs maîtres, auraient-ils gardé un certain « quant à soi », une certaine réserve, une certaine sérénité qui aurait désormais échappé aux Français davantage inscrits dans la modernité? Tel maître, tel chien? À moins que ce ne soit le père Louis Nicolas qui projette sa propre mélancolie sur l’Autre et…sur son chien!

 

[1]Louis Nicolas, Histoire naturelle des Indes, Bibliothèque nationale, Fr.2425. (Ancien Oratoire. 162.) 196 f.

[2] Ibid., f. 66.

[3] Ibid., f. 118.

[4] Ibid., f. 113. Le père Nicolas qui, dans son manuscrit, fait une longue digression sur la fauconnerie en France n’y parle pas de faucons apprivoisés chez les Amérindiens. Ibid., f. 148-151. Virginia DeJohn Anderson soutient pour sa part que les Algonquiens de la Nouvelle-Angleterre avaient recours à des faucons pour chasser les oiseaux de leurs champs de maïs. Creatures of Empire How Domestic Animals Transformed Early America, New York, Oxford University Press, 2004, P. 27-35.

[5] Ibid., f. 78, 73, 74; Gabriel Sagard, Le grand voyage du pays des Hurons, Montréal, HMH, 1976 [1865], p.245 [348].

[6] Louis Nicolas, op. cit., f. 68

[7] Bryan D Cummins, Calgary, Detselig Entreprises 2002: 9-10.

Mark Derr, A Dog’s History of America, New York, North Point Press, 2004: 17-18. Marion Schwartz, A History of Dogs in early Americas, New Haven, Yale University Press, 1997, p. 30.

[8] Selon Virginia De John Anderson, op. cit., p. 52 cela serait un indice, pour les chiens d’Amérique, d’une plus grande proximité du loup que ce n’était le cas pour les chiens européens qui jappent. Cependant, Louis Nicolas n’écrit pas que les chien n’aboient pas, mais qu’ils le font différemment: « Ils aboyent differemment, leurs hurlements sont comme ceux du loup».op. cit., f. 68.

[9] Reuben G. Thwaites, dir.: The Jesuit Relations and Allied Documents. Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791 Cleveland, Burrows, 1896 – 1901, 73 vols, t. 38 (1652-1653), p. 241; François-Xavier Charlevoix, Journal d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionale, Édition critique par Pierre Berthiaume, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1994 : p.300

[10] Louis Nicolas, op. cit., f. 68.

[11]Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées, Bibliorom Larousse.

[12] Chrestien Leclerc, Nouvelle Relation de la Gaspésie, édition critique par Réal Ouellet,Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1999, p. 270-279; François-Xavier Charlevoix, op. cit., p. 627-628.